Histoire de la guitare
Guitares anciennes et petites
guitares:
Fabrice .Figueira 2002
Bien avant l'ère chrétienne et
encore au moyen âge en Europe, il existait de petits instruments à
plectres dont les côtés étaient incurvés: est ce
pour des raisons acoustiques ou pour faciliter le port sous le bras ? On l'ignore.
D'après les documents qui représentent ces instruments, on constate
qu'ils ne ressemblent jamais tout à fait à une guitare. Et si
le terme "guitarra" est cité dans un traité espagnol
du XIIIème siècle, c'est seulement à la fin du XVème
siècle que la forme caractéristique de l'instrument commence à
s'affirmer. Dès le milieu du XVIème siècle, il est très
répandu en France et en Italie ainsi qu'en Espagne, d'où il serait
originaire; il s'agit alors d'une petite guitare à quatre choeurs (cordes
doubles) pour laquelle il existe des livres de tablature depuis 1546 en Espagne
et 1556 en France (elle porte le nom de "guiterre" ou "guiterne"(voir
Cistre)). De nombreuses variétés régionales de petites
guitares du même type abondent dans les pays hispanisants. Le principe
de base est le même que pour les quatre premières cordes de la
guitare, ce qui permet de transférer facilement les schémas de
doigtés d'un instrument de la famille à un autre. Des groupes
d'instrumentistes grattaient en fait l'instrument selon les schémas rythmiques
élaborés pour les danses et les sérénades, alors
que la mélodie était souvent jouée à la bandurria
.
guitare à cinq choeurs (dix cordes) :
Elle existait aussi au XVIème siècle, mais n'a commencé
à être vraiment connue que vers 1600 et elle s'est imposée
partout comme une guitare courante jusqu'à la fin du XVIIIème
siècle: c'est la guitare "baroque" que l'on voit sur d'innombrables
tableaux et dont de nombreux exemplaires ont survécu; un grand nombre
de ces guitares sont enrichies de marqueterie qui en couvre toute la surface,
et la table est recouverte par une ouïe circulaire ornée d'une rosace
décorative. Comme sur de nombreux autres instruments à cordes,
les courbes de la partie inférieure et des épaules sont formées
d'arcs de cercles qui se chevauchent et dont le centre se situe sur la ligne
de largeur maximale du haut et du bas de la caisse. Aux extrémités
supérieure et inférieure, ces arcs de très large rayon
centrés quelque part sur la ligne centrale de la caisse. La taille se
compose d'arcs plus complexes. Naturellement, les proportions varient, souvent
selon une relation numérique donnée, parfois même selon
un rapport du nombre d'or: a/b = b/(a+b)
Le bois de la table se prolonge légèrement sur le manche et rejoint
la touche qui se situe au même niveau et comporte des frettes en boyau.
Le dos peut être plat ou voûté. La sonorité est, dans
l'ensemble, moins colorée que celle de la guitare moderne et ressemble
d'avantage à celle du luth. La distinction entre les deux modes de jeu
de l'époque - en tapotant (rasguado) ou en pinçant les cordes
- remonte au XVIème siècle (peut-être même avant);
pour le "tapotage", une tablature inhabituelle a fait son apparition
en Italie sous le nom d'"alfabeto".
Chitarra battente:
Les guitares à cordes métalliques des XVIIème et XVIIIème
siècles sont plus connues sous l'appellation italienne "chitarra
battente" (guitare en bateau, à dos bombé, à la capucine).
Elles rappellent - et en fait anticipent - la mandoline napolitaine, car leur
table d'harmonie s'incline depuis le chevalet jusqu'au bord inférieur,
ce qui permet de fixer les cordes non sur le chevalet frontal mais sur l'éclisse.
Le dos est généralement bombé. Elles sont souvent montées
avec des doubles cordes (pour le premier choeur) et des triples cordes pour
les quatre autres, soit un total de 14 cordes. Ce genre d'instrument est encore
utilisé dans les ensembles de musique populaire du sud de l'Italie. Au
Portugal, on continue à fabriquer pour la musique traditionnelle de curieux
modèles à cordes d'acier, reliques de l'ancienne guitare à
cinq choeurs, comme la viola braguesa et la viola de arma, instrument national
des Açores.
La guitare à six cordes:
La guitare moderne vient d'Espagne et remonte aux alentours de 1780, époque
où elle avait un sixième choeur; entre 1790 et 1800, le nombre
de cordes a été ramené aux six cordes actuelles, avec le
prolongement de la touche sur la table et l'adoption des frettes métalliques.
Le facteur de Cadix, Pages, semble avoir joué un rôle essentiel
dans cette évolution ainsi que le passage au barrage en éventail
de la partie inférieure de la table. En ajoutant la corde de Mi grave
et en supprimant les doubles cordes; le point central de la tessiture de l'instrument
s'est trouvé baissé. Et, pour pallier cela, on a élargi
la partie inférieure de la caisse et remonté le chevalet. Le profil
de l'instrument a beaucoup changé; mais certains modèles avaient
une taille plus accentuée; ils auraient presque la forme d'un violon
si on supprimait tous les coins retroussés. Telles étaient les
guitares sur lesquelles jouaient Berlioz, Paganini, Fernado Sor et d'autres
grands guitaristes-compositeurs de l'époque.
Toujours en Espagne, vers 1870, Torres (Antonio de Torres Jurado, 1817-1892)
a commencé à fabriquer des instruments beaucoup plus grands qui
ont servi à définir la forme future de la guitare. Le rayon des
arcs du haut et du bas est plus grand, leurs centres sont plus espacés,
ce qui crée un large espace de vibration circulaire dans la moitié
inférieure, au centre duquel se situe le chevalet. Il semblerait que
Torres ait été fortement stimulé par le grand guitariste
Francisco Tarrega (1852-1909), qui a fait entrer au répertoire des transcriptions
pour guitare d'oeuvres de grands compositeurs, notamment de Bach; et Albéniz
aurait jugé les transcriptions pour guitare de ses oeuvres pour piano
supérieures aux versions originales. Tarrega est considéré
comme le fondateur de l'école moderne de la guitare classique. Il a été
suivi par Andrés Ségovia (1893-1987), qui a fait ses débuts
internationaux à Paris en 1924, puis par des instrumentistes aussi célèbres
que Narciso Yepes (1927, Espagne), Alexandre Lagoya (1929, France), Oscar Ghiglia
(1938, Italie), Turibio Santos (1943, Brésil), Julian Bream (1933, Angleterre)
et John Williams (1941, Angleterre) pour lesquels plusieurs grands compositeurs
ont écrit des oeuvres importantes. L'instrumentiste travaille généralement
avec le compositeur pour des questions de technique et de détail (comme
c'est souvent le cas lorsque des compositeurs écrivent des oeuvres instrumentales
de virtuosité). Ce fut le cas, par exemple, des oeuvres composées
à l'intention de Julian Bream par Henze (trois tientos), Britten (nocturnal)
et Bartók (cinq bagatelles).
Répertoire:
La majeure partie des oeuvres destinées à la guitare à
quatre choeurs proviennent de sources françaises du XVIème siècle
- remarquablement éditées par Adrian Le Roy (vers 1520-98), Robert
Ballard (vers 1575- vers 1650) et Guillaume Morlaye (vers 1510- après
1558). Certaines proviennent également d'Italie et d'Espagne. Plus de
250 recueils de morceaux pour guitare à cinq choeurs ont survécu
et, parmi les compositeurs les plus éminents, on peut citer Giovanni
Paolo Foscarini (célèbre avant 1621-49), Francesco Corbetta (vers
1615-81), Giovanni Battista Granata (mort après 1684), Robert De Visée
(guitariste du dauphin de France à la fin du XVIIème siècle),
Gaspar Sanz (1762-1843) et Santiago de Murcia (début du XVIIIème
siècle).
Le XIXème siècle est dominé par la personnalité
de deux guitaristes compositeurs, en Italie, Mauro Giuliani (1781-1829) et,
en Espagne, Fernando Sor, surnommé "le Beethoven de la guitare".
Matteo Carcassi (1792-1853), Ferdinando Carulli (1770-1841), Dionysio Aguado
(1784-1849) et Napoléon Coste (1806-83) ont également apporté
des contributions moins importantes, et leurs oeuvres didactiques constituent
encore aujourd'hui la base de l'enseignement de la guitare classique. Il ne
faut pas non plus oublier que Schubert, Paganini et Weber jouaient de la guitare
et ont écrit de la musique de chambre avec guitare. On apprend dans les
écrits de l'un des amis de Schubert, Umlauf, qu'il avait l'habitude d'aller
le voir le matin avant son lever et le trouvait la plupart du temps une guitare
entre les mains- "Il me chantait généralement de nouveaux
lieder en s'accompagnant à la guitare".
Dans le domaine de la musique de chambre, la guitare a conquis ses lettres de
noblesse au XXème siècle, de Webern et Schoenberg à Henze
et Maxwell Davies. La tradition du guitariste compositeur s'est propagée
de Tarrega (surnommé "le Chopin de la guitare") à Léo
Brouwer (1939), ce qui illustre la maxime de Berlioz selon laquelle seul un
guitariste peut écrire correctement pour la guitare. Toutefois, d'importantes
oeuvres solistes ont été composées au XXème siècle
par Villa-Lobos, Castelnuevo-Tedesco, Turina, Moreno Torroba (1891-1982), Joaquin
Rodrigo (le célèbre concierto de Aranjuez), Manuel Ponce, Lennox
Berkeley, Benjamin Britten, Malcom Arnold, Stephen Dodgson, André Previn
(concerto pour guitares acoustique et électrique), Maurice Ohanna (Tiento
et concerto pour guitare) et par de nombreux autres compositeurs qui ne pratiquaient
pas la guitare.
En dehors des oeuvres écrites spécifiquement pour la guitare,
son répertoire s'est enrichi d'un grand nombre de transcriptions: Ainsi,
des oeuvres pour luth, clavecin, piano, violoncelle, violon, etc. sont souvent
publiées et jouées dans des arrangements pour guitare, une sorte
de reconnaissance tacite du peu d'interet que les grands compositeurs du passé
ont porté à cet instrument.